Alianza Francesa A Coruña

Témoignage: "En route pour l'Ukraine..."

C'est le témoignage de José, le frère de notre secrétaire Sabrina. Nous voulons vous faire part de son vécu. Il a tout simplement mis des mots sur la situation que l'Ukraine et son peuple sont en train de vivre.

2/03/2022
La Guerre est là, mes amis !!

J’ai senti sa main griffue se poser sur mon épaule, son souffle glacial me noircir le cœur…

Dans ce poste frontière entre la Pologne et l’Ukraine, le zèle des douaniers n’a pas pu retenir son haleine fétide qui s’agrippe aux manteaux froissés, aux chaussures fatiguées et aux doigts gelés comme une mélasse nauséabonde, sombre et indésirable…

De vieilles et vénérables “Babushkas”, des mères avec leurs enfants sous le bras, pleurnichant, congelés, de jeunes femmes dont l’eyeliner posé à la va-vite trahit l’urgence dans laquelle elles ont du tout quitter.

Tout, jusqu’à leurs maris, le père de leurs enfants, leurs compagnons, leurs concubins, leurs amants. Interdits de passage sous peine d’être jetés sèchement en prison pour désertion…

Un baluchon sur le dos, une poussette dans une main, des papiers en règle dans l’autre, elle passe la frontière, souffle un coup, soupir de soulagement. Le panneau sur la route “Pologne – Union Européenne” est là, bleu, avec ses étoiles jaunes.

Et puis quoi ?

Cette femme, les yeux gonflés par les pleurs et la fatigue des deux derniers jours regarde au loin. Tellement loin qu’elle voit le vide, celui qui désempare, qui désarçonne.

Personne ne l’attend. Pas de famille, aucun ami.

Un village au loin, à 7 km. “Pas de voiture, pousser la poussette, encore. Marcher : j’ai tellement mal au pieds. J’ai froid. 7km. Je suis fatiguée… Arrêtes de pleurer…”

“Qu’est-ce que j’ai fait ? Peut-être que j’aurais dû rester…”

Et puis, un homme, polonais, vient et dans un ukrainien précaire mais d’un ton compatissant : “Ça va ? Vous attendez quelqu’un ? Non ? Madame, regardez, juste là : il y’a de l’eau, de la soupe, du wifi sous la tente si vous devez contacter un proche. Vous avez faim ? Allez-y. C’est juste là, à 100m.”

MERCI, la Pologne…

Pas l’UE… la Pologne. Les Polonais…

Un petit campement avec quelques tentes montées dans l’urgence. Caritas est là. Des médecins aussi.

La police est bienveillante… Au point d’arriver le coffre de la voiture plein de peluches pour calmer les enfants… (Certains chez nous devraient en prendre de la graine… je dis ça, je dis rien…)

Mais surtout les villageois-ses du coin viennent bénévolement, apporter des provisions, orienter, transporter, rassurer des mères, leurs enfants, et les amener chez d’autres villageois-ses prêts à offrir le gîte et le couvert.

BRAVO, la Pologne. Sincèrement.

Afficher des numéros d’aide pour les réfugiés Ukrainiens sur les panneaux d’autoroute (au lieu de dire qu’il faut mettre son clignotant pour dépasser), c’est fameux…

Partager la peine de ses voisins, la vivre. BRAVO.

Cette lumière au bout du tunnel. Un sourire. Un mouchoir pour sécher les larmes, un doudou pour soigner les pleurs. Des couches, des lunettes, une paire de chaussures, un manteau…

Vous avez compris. Quels que soient vos moyens… Vous pouvez TOUS faire quelque chose. Vous savez TOUS quoi faire. De si petites choses peuvent TOUT changer….

La Guerre est là, mes amis

4/3/2022
3 jours - 3500km - 33 heures

C’est ce qu’il faut pour changer de vie…

Le temps qu’il m’a fallu pour aller chercher ma belle-sœur Susanna, ses deux enfants, Sonia et Maksym et leur Teckel, Richie à la frontière Ukrainienne…

Un voyage éprouvant. Pour le corps, mais pour l’esprit aussi.

L’urgence : Si Kiyv tombe, les frontières polonaises seront-elles encore ouvertes ? Est-ce qu’ils pourront encore passer ?

L’incertitude : est-ce que j’arriverais à temps ? Combien de temps je devrais rester ? Et s’ils ne passaient pas ?

L’imprévu : est-ce que ma vieille bagnole ne va pas tomber en panne (je lui ai parlé tout le voyage en lui disant que tout se passerait bien) ? Est-ce que je trouverais de l’essence sur place ? Comment je ferais pour communiquer avec eux ; si comme tout le monde le dit internet ne fonctionne plus ?

Et je dis quoi au boulot ? Je rentre quand ? Combien de jours ça va me prendre ? Aucune idée, mais je roule… il est 4h du matin.

Je roule, je m’arrête, fais le plein, pipi et je roule…

Les kilomètres filent, les heures aussi. Les bouchons. La fatigue. Un café… On avance.

Tiens bon ma cocotte (oui j’appelle ma voiture “cocotte”, rien trouvé de plus original), me lâche pas… Je t’en prie…

Le soir, en arrivant à Cracovie après 17h de route, il faut que je mange.

Assis, les yeux dans le vide, épuisé, je découpe mon steak déjà froid. La serveuse m’amène une bière, l’ambiance est détendue, moi je suis ailleurs…

“Tiens, je ne me souvenais pas qu’il y avait un métro dans cette ville…” Mais ce n’est pas le métro qui fait vibrer le sol sous mes pieds. Ce sont mes jambes qui ont encore l’impression d’être dans la voiture, et qui tremblent sans que je ne puisse rien y faire.

Dodo. Café. Je roule. Encore 300km.

Je sors de l’autoroute, la pampa. Station essence, mais plus d’essence. Des rayons vides, plus de sandwichs, pas de pain. Je roule. Le revêtement de la route se dégrade et ça secoue fort. Me lâches pas cocotte…

Frontière Pologne-Ukraine. Je prends mes marques en faisant un tour sur les lieux. Je gare cocotte, et je me change. Grosses chaussures chaudes, veste et gants de skis, bonnet vissé sur la tête, je prends mon sac à dos et je pars pour je ne sais combien d’heures d’attente.

J’en prends plein la figure. Les pleurs, le désespoir, la tristesse. L’uppercut que je n’avais pas vu venir m’atteint au moral.

Je tourne en rond, je regarde mon téléphone sans arrêt pour avoir des nouvelles. Rien. Il fait un froid bien cru. Uppercut.

Et puis, une femme me demande si je parle anglais, en russe. Je comprends, réponds et retranscris ce qu’elle veut dire à son correspondant. Je passe les heures suivantes à traduire comme je le peux, donner un coup de main, orienter, me rendre utile.

Et puis je les vois. Ils sortent du bâtiment austère, marchent dans ma direction, je lève la main, ils me reconnaissent.

On se prend dans les bras, l’émotion est là et fait couler les larmes. Uppercut…

On charge les affaires et on démarre cocotte. De retour à Cracovie le dîner se fait dans le silence, à cause de la fatigue intense, mais surtout les pensées tournées vers le beau-frère resté de “l’autre côté”.

Le retour, tout aussi long que l’aller, mais en pire. Les nouvelles du beau-frère tombent. Il est mobilisé, doit retourner à Kiyv, et prendre les armes. Uppercut.

À la douane de Bâle, je relâche un peu la pression. Et puis la maison. Je ne réalise pas.

Cocotte n’a pas lâché, moi non plus.

C’est le moment que j’ai fantasmé depuis le début. On sort de l’ascenseur, on toque à la porte.

Je regarde, un peu en retrait, cette famille, ma famille, se prendre dans les bras, sans un mot, l’émotion est là, elle nous envahit, les pleurs aussi.

3 jours – 3500km – 33 heures

C’est ce qu’il faut pour changer de vie.

Et ça vaut la peine…

8/3/2022
"Alors comment ça va, les ukrainiens ???"

Cette question, on me l’a posée 100 fois, ou peut-être 1000, cette semaine.

La réponse ? Je n’en sais rien… Je ne vis pas ce qu’ils vivent.

Ce que je sais, je vais vous le dire…

Ce matin, j’ai bien vu lorsque j’ai regardé dans le miroir qu’une petite délégation de cheveux blancs a décidé de migrer sur l’avant de mon crâne. Ils sont là, ils font un “sitting” et essaient de convaincre les autres de se rallier à leur cause. Ils n’étaient pas là avant mon voyage en Pologne…

Ça, c’est pour moi.

Je sais aussi que les gens sont étonnants. Grâce à mes témoignages sur fb, j’ai passé ma semaine à répondre à des commentaires de soutien, trier des habits, des chaussures, des jeux, que certains sont venus si généreusement nous apporter.

J’ai renseigné des personnes, pour certaines que je ne connais même pas, qui sont sur le point de partir pour la Pologne pour aider ces gens. Alors MERCI. À vous tous. Cela fait chaud au cœur.

Ça, c’est pour vous.

Pour le reste, et bien c’est plus compliqué.

Je sais que mon appartement est petit pour 7 personnes et un chien. Alors on fait de la place. On crée de l’espace pour donner un semblant d’intimité à nos nouveaux “colocs”.

On réconforte, on soutient comme on peut.

Sonia, 15 ans, a commencé l’école en bas de chez nous ce jeudi même, 1 jour après son arrivée. Chapeau, l’école de Grand-Champ à Gland…

Elle est revenue de sa première journée de cours des étoiles dans les yeux, échangé son numéro avec ses premières copines de classe. Elle a compris qu’il fallait bosser pour rattraper certaines matières (l’allemand, Ich liebe dich…), mais le moral est là, et la jeunesse donne des ailes.

Le soir, on cuisine ensemble, on se met à table, la bouilloire ronronne, le thé est en route.

Nous faisons “comme si”, mais on sait bien que tout n’est pas si simple. Alors on regarde nos assiettes, sans rien dire, et puis on pense à ceux qui sont absents.

Maksym adore sa nouvelle pâte à modeler, il dessine beaucoup et a goûté la fondue. Mais il aime pas trop.

Il commencera l’école mercredi, et il a peur que les autres enfants ne le comprennent pas. Et ça, ça le fait pleurer.

Quant à Richie, le chien, il cherche toujours sa place sans vraiment la trouver. Mais il n’oublie pas de nous regarder avec ses yeux de merlan frit pendant le repas pour qu’on lui donne quelque chose.

Ça, c’est pour eux.

Et puis il y’a la paperasse, l’administratif. Des heures de conversations téléphoniques stériles plus tard, on se rend compte que le fameux Statut de protection “S” dont tous les journaux parlent depuis une semaine et qui est sensé grandement faciliter la vie des ukrainiens en asile chez nous, et bien PERSONNE n’est vraiment au courant.

“Rappelez dans une semaine”. Bon. On rappellera. Mais c’est très frustrant, et ça me met hors de moi.

Une fois de plus, je me rends compte que sans les gens, vous, nous, rien ne fonctionne.

Le plaisir et le réconfort de recevoir quelques habits, changer le pull que l’on porte depuis une semaine, recevoir de la bonté, et remercier en retour. Une accolade. C’est de ça qu’ils ont besoin.

“Alors comment ça va, les ukrainiens ???”

Savoir comment ils vont c’est important. Leur faire oublier dans quelle situation ils se trouvent, même pour une minute, ça l’est encore plus…

Ça, c’est pour nous.